jeudi 31 décembre 2015

L'atelier de Maître Tailleur de Brest a fermé :

le 31 décembre 2015
Une dizaine d'ouvrières restent au salon d'essayage pour les retouches et le galonnage, les quarante-cinq autres sont reclassées à la base navale à différents postes qui ne demandent aucune qualification...
Démembrement, 2016, installation, tissus, bois, papier, colle, mousse.

lundi 21 décembre 2015

Le démembrement

  Dans cette civilisation d'un «futur antérieur», un avenir dans lequel «nous vivons déjà» le travail est atteint, le travail est modifié, diminué sous le contrôle de l’argent de la dictature de la logique. Des emplois sont déplacés, des métiers sont supprimés ( en particulier dans la confection). La disparition de la fabrication des vêtements provoque la disparition du corps social qu'il englobait, ou plutôt, la conscience du corps qu’il recouvrait entrainant son démembrement, sa dislocation. Voici le postulat de départ d’un travail artistique ancré dans une situation réelle observée à partir d’une enquête auprès l’Atelier du Maître Tailleur de l’arsenal de Brest qui fabriquait les vêtements pour la Marine Nationale. Aujourd’hui fermé, cet atelier était le territoire du tailleur, de la couturière, de l’habillement, de la culture du corps. Tenues, vareuses, cols, pantalons, chemises, spencers, shorts, manches, boutonnières, épaulettes, galons, bonnets, serge, toile de jean… et d’autres sont façonnés dans des pays lointains tout autour du monde. L’uniforme du marin est une recomposition de fragments de corps étrangers.

  J’ai réalisé un montage sonore à partir des entretiens réalisés avec les piqueuses-mécaniciennes à la retraite de l’Atelier du Maître Tailleur. On y parle des souvenirs, de la manière de travailler, des objets aux quotidiens, des conditions de travail, des luttes successives pour les améliorer et de la fin du travail à laquelle on n’a pas envie d’être associé. La fin d'une histoire du travail des femmes rend amère. La bande son est rude, les paroles sont hachées mais aussi pleine d’envie de transmettre une expérience de travail, un récit de vie.

  En parallèle je démembre des corps de mannequins de femmes et d’hommes en effectuant des moulages en papier collé. Ils vont être « habillés » de tissu car j’aimerais qu’ils soient proche du morceau vêtement et de parties du corps. Je suis à la recherche d’une couturière pour m’aider dans ce travail. Ils sont légers et empalés sur des bâtons pour être « brandis » comme des objets de manifestation et de grève. Le tissu envisagé est du jersey de coton blanc teinté dans la gamme de couleur des uniformes de la marine : bleu marine, bleu roi, rouge, doré.

  Ma première idée avait été de constituer un groupe de femmes de l'atelier pour organiser un dernier bal public pour la sainte Catherine avant sa fermeture lors duquel on se serait une dernière fois réunies pour faire la fête, créer des chapeaux, parler des souvenirs et manifester ensemble la fin d'une histoire. Mais le moral des troupes étant au plus bas, je n'ai pas réussi à fédérer ce groupe. Ce sont des femmes cassées physiquement et moralement par la fatalité.

  Je décide donc de reprendre toute cette matière pour moi-même créer une performance.

Vue d'atelier

lundi 7 décembre 2015

Corps im-portés

Les pays extérieurs : partie d'un col marin avec étiquette ayant appartenu à Yang.
Corps im-portés
  Étiquette d'un vêtement que je porte en cette période tous les jours. Quand je la lis j'ai l'impression de voyager. J'ai aussi le vertige quand je pense au voyage que ce vêtement a déjà effectué. Que de gâchis pour la santé de notre planète et peut-être ma santé, sûrement pour l'industrie de vêtement en France et toutes nos couturières!
  Je décide de faire une version livre de ce blog pour le diffuser plus largement, déjà auprès des piqueuses-mécaniciennes pour les remercier d'avoir alimenté cette recherche. C'est aussi leur histoire qui pourra circuler.

vendredi 4 décembre 2015

Le voisin

  Lors de ma visite chez MC, je rencontre son voisin Françis Cadou, qui a travaillé comme responsable de coupe à L'Atelier de 1982 à 1999, l'année de sa pré-retraite. Son père et son grand-père était tailleur. Il avait commencé en 1962 après son service militaire en apprentissage dans le privé chez Robin à Lorient qui faisait du sur-mesure pour personnes fortes. Il s'est retrouvé au chômage à 40 ans comme 200 à 300 personnes car l'entreprise a fait faillite. Au début il traçait à la craie puis au carbone des gabarits en carton marron qu'ils fabriquaient eux-même pour couper jusqu'à 100 épaisseurs de tissu puis il y a eu l'ordinateur et la machine Electra à bras articulé qui découpait le matelas sur des longueurs de 6 à 10 mètres en 150 cm de large. Maintenant la coupe se fait au laser. Pour placer les pièces sur le matelas et calibrer les paquets pour l'atelier de couture, c'était compliqué, il devait faire appel à une personne du commissariat. Surtout lorsqu'il y avait des demandes de vêtement L et XL car nos gabarits étaient pour une hauteur de vêtement unique en taille standard, 92, 96, 100, 102 etc. C'était un drôle de sport car il fallait descendre de 4 cm à la taille remonter 4 cm en bas, modifier les manches... Il a lui même été obligé de se débrouiller pour certain gabarit manquant qu'il a fabriqué en lino trouvé à la voilerie car ils étaient en manque de carton. L'année de son départ a été longue car il ne s'entendait pas avec le maître tailleur qui le prenait de haut et avec qui il avait souvent des coups de gueule. Cette année là il y avait 40 personnes à licencier avec des départs volontaires comme moi en pré-retraite avec une prime, le chômage et un vélo offert par le comité d'entreprise.

lundi 9 novembre 2015

J’aime mieux le chemin des épingles avec lesquelles on peut s’attifer que le chemin des aiguilles avec lesquelles il faut travailler.

  Nouveau rendez-vous chez Madame MC, une ancienne piqueuse-mécanicienne de l'Atelier du Maître Tailleur de Brest, pupille de la nation, qui y a débuté à 19 ans en 1957 dans les baraques de la porte de Tourville. Après une scolarité à l'école professionnelle de jeunes filles à Saint Martin et l'Ecole d'enseignement des arts ménagers de la marine, sa mère l'inscrit pour un essai à l'Atelier et commence à travailler comme "petite main" car il fallait bâtir les vêtements à la main. Elle y travaille jusqu'à l'âge de 58 ans en 1995 année de son départ en pré-retraite. Elle a eu du plaisir à travailler mais à la fin c'était difficile car son mari était déjà à la retraite. On lui a donné la possibilité de partir en pré-retraite pendant trois ans, elle a voulu s'arrêter avant de toucher sa retraite. 
  Il a eu le travail à la main, puis les machines, le travail à la chaîne, il fallait aller vite et rendre ses tickets en fin de journée sur une fiche de production. Les tissus ont aussi changé, le drap puis la serge pour les tenues de sortie et les vareuses, le kaki pour les vêtements de travail. Pour mon départ ses collègues lui ont offert une petite tenue avec les décorations du grade d'amiral et un petit bonnet qu'elle garde précieusement.


Départ à la retraite de MC























  Sa chef de groupe Mme Guéna de Milizac lui a aussi fait une cravate avec une boutonnière brodée à la main, en souvenir de son poste. Car MC a fait des boutonnières d'abord à la main puis à la machine, une machine très spéciale. Elle dit avoir été paresseuse car elle ne voulait pas changer de poste :
 -"J'avais qu'une trouille c'est qu'on m'amène ailleurs."


De gauche à droite Manou, Anne-Marie, Marcelle, MC portant sa cravate, Martine et Joëlle
  A l'atelier, toutes les filles portaient la blouse fournie par l'Atelier, elles choisissaient la couleur. MC se souvient qu'au début on leur fournissait du tissu et elle devaient la coudre.

Poste de travail de MC avec la machine des boutonnières et le bonnet miniature confectionné par ses collègues.


Remise des cadeaux pour le départ à la retraite de MC


























  A l'atelier l'ambiance était bonne dans son groupe jusqu'à l'arrivée du dernier maître tailleur qu'elle a connu M. Sourouille qui était un tyran! Au début elles avaient seulement des pauses pour allez aux toilettes et en profitait pour y manger des gâteaux! C'est à l'arrivée de Joseph Morvan qu'elles ont obtenu une salle de repos. La pause était courte car elles avaient les pièces à rendre le soir et si le travail n'était pas fini, il fallait rattraper le lendemain.



Salle de pause 1984
Fête à l'Atelier





















  Lorsque le patron était en déplacement à Lorient ou à Toulon, c'était la fête au village! Elles faisaient les imbéciles tandis que le responsable était dans le bureau. Elle a connu les belles heures de l'Atelier alors que l'on embauchait à chaque nouvelle commande, d'abord les cols, puis les bonnets, les cravates, les shorts... L'Atelier a grossi de 65 à plus de 200 employés, en majorité des femmes. Dans l'arsenal on les appelait "le parc à moules"! Elles s'amusaient bien surtout pour la fête des "catherinettes". Au début le patron coiffait la ou les catherinettes et elle reprenaient le travail.

1966, fête des "catherinettes" à l'Atelier








1970, fête des "catherinettes" à l'Atelier avec Jo Morvan au centre

Plus tard elles ont obtenu la demi-journée pour aller au cercle des officiers prendre un goûter.


1985, fête des "catherinettes" au cercle des officiers.



1986 Fête des "catherinettes" au Foyer du marin



  MC a horreur de la couture, elle aurait préféré être vendeuse comme une amie, c'est sa mère qui a exigé qu'elle reste à l'école. Elle n'a pas eu le choix la majorité était à 21 ans à l'époque. Depuis qu'elle est en retraite elle s'occupe de ses petits-enfants et marche avec des amis.


jeudi 8 octobre 2015

La chemise déchirée

  Lors d'un Comité Central d'Entreprise d'Air France, les directeurs des ressources humaines qui avaient annoncé un plan social de visant à supprimer 2900 postes d'ici 2017 ont été malmenés par des salariés déchirant leurs chemises. Les agressés portent plainte, les agresseurs vont être licenciés, tout le monde crie à la "violence inacceptable". Qui sont les victimes de cette violence au travail?


La chemise déchirée le symbole de la violence au travail, une atteinte au plus près de la personne.

mercredi 30 septembre 2015

La lutte continue


Le Télégramme du 22/05/2015 


  Hier, une partie des 47 salariés de l'atelier maître-tailleur de l'arsenal ont monté une exposition de leur savoir-faire devant les portes de la préfecture maritime. La raison ? Ils ne digèrent pas l'annonce de la fermeture de l'atelier ? installé à Brest depuis 1953 ? programmée au 31 décembre et souhaitent alerter la population sur la question. Les salariés, défendus par la CGT, demandent le maintien de cette compétence en interne et ont lancé une pétition en ce sens, qui a déjà obtenu quelque 1.400 signatures. Ils ont également demandé audience auprès de François Cuillandre, Nathalie Sarrabezolles et Patricia Adam. Demande formulée il y a déjà une dizaine de jours et sans réponse pour l'heure.




Le Télégramme du 06/05/2015


  Hier matin, les salariés de l'Atelier maître-tailleur de Brest, à l'appel de la CGT de l'arsenal de Brest, se sont rassemblés, devant la porte de la Grande-Rivière, et ont distribué un tract-pétition rappelant leur opposition à la fermeture de l'atelier, le 31 décembre prochain. Les 47 salariés de l'atelier devraient être reclassés au ministère de la Défense comme agents de droit public. Mais pour les salariés mobilisés hier, « il est inconcevable de perdre autant de compétences et de savoir-faire dans cette filière du textile ». Ils entendent le démontrer lors d'une nouvelle initiative, le mardi 19 mai, devant la préfecture maritime.